14-15-16/07/2021 : Le déluge

Minh Chu témoigne, il a 40 ans et il est retourné vivre chez ses parents : « L’assurance n’a pas contesté l’arrêté de démolition. Et l’indemnisation suit même si ce n’est pas encore tout à fait terminé. Moi, je n’y ai plus remis les pieds. J’ai tout perdu. Comme j’étais au travail, il ne me reste que mes affaires de travail. C’est vrai que retourner chez ses parents à 40 ans, ce n’est pas évident mais ils m’ont accueilli à bras ouverts. Si tout avance normalement, je devrais bientôt acquérir un nouvel appartement à Micheroux cette fois, Soumagne Haut… J’insiste sur le Haut car psychologiquement, vivre en bord de cours d’eau même si c’est beau, ce n’est plus possible pour moi ».

Et Madeline Brasseur d’ajouter : « Je suis nostalgique car tout le monde se connaissait dans le quartier et se soutenait mais ce sera une bonne chose que ce soit démoli, qu’on ne voit plus les traces de ce qui s’est passé, c’est comme une claque dans le visage chaque fois que je vois cela. »

Ces interviews ont été menées par la RTBF le 13 janvier 2022, une demi-année après la catastrophe. C’est dire l’impact qu’elle a eu.

Tout commence la nuit du 13 au 14 juillet 2021. La zone de pluie d’un front occlus touche d’abord la Gaume, puis s’active ensuite pour englober l’est du pays avec un déplacement très lent. Les précipitations s’organisent le long d’une ligne ou de plusieurs axes de convergences, avec des flux parallèles à la perturbation, ce qui amène le front à devenir stationnaire sur les mêmes régions qui voient défiler la perturbation dans le sens de la longueur durant de longues heures à cause de la situation de blocage. De plus, des cumulonimbus se développent au sein de la zone pluvieuse, augmentant par moment l’intensité des précipitations.

Crue de la Vesdre à Nessonvaux, en province de Liège, le 15 juillet 2021.Crue de la Vesdre à Nessonvaux, en province de Liège, le 15 juillet 2021.

Heureusement, aucun orage ne parvient véritablement à se former, sans quoi les précipitations auraient encore été bien plus intenses.

Ainsi, le temps reste couvert pendant trois jours consécutifs, du 14 au 16 juillet, sur le centre et l’est de la Belgique, avec des nimbostratus pluvieux dans lesquels se dissimulent les cumulonimbus enclavés. Le plafond nuageux est très bas et les fractus s’accrochent souvent au sol. À l’inverse, sur l’ouest et plus particulièrement le littoral, le temps est ensoleillé. Quant aux températures, elles atteignent de 15 à 18°C en Ardenne et même de 19 à 21°C en plaine, ce qui est encore assez doux pour ce type de temps.

Il faut savoir que l’air, déjà moite au départ, tourne autour d’une dépression quasi-stationnaire au-dessus de l’ouest de l’Allemagne et nous revient du nord-est, après s’être rechargé en humidité au-dessus d’une mer Baltique dont l’eau est exceptionnellement chaude. Il s’ensuit que les valeurs du contenu en eau précipitable sont incroyablement élevées, dignes des régions tropicales.

Les totaux de précipitations sont là pour le dire. Sur l’épisode qui a duré deux ou trois jours selon les régions, nous avons les totaux suivants :

  • 271,5 mm à Jalhay (province de Liège)
  • 260,8 mm à Hockai (province de Liège)
  • 217,1 mm à Spa (province de Liège)
  • 202 mm à Dolembreux (province de Liège)
  • 192,4 mm au Mont-Rigi (province de Liège)
  • 189,0 mm à Neu-Hattlich (province de Liège)
  • 156,3 mm à Gouvy (province de Luxembourg)
  • 149,4 mm à Recht (province de Liège)
  • 139 mm à Strée (province de Liège)
  • 138,4 mm à Archennes (province du Brabant Wallon)
  • 130 mm à Chaineux (province de Liège)
  • 129,2 mm à Sint-Pieters-Voeren (province de Limbourg)
  • 128,8 mm à la Baraque Fraiture (province de Luxembourg)
  • 126,2 mm à Bastogne (province de Luxembourg)
  • 126 mm à Vezin (province de Namur)
  • 125 mm à Havelange (province de Namur)

Certaines de ces valeurs sont proches de ce qui tombe normalement pendant tout un été. Et à cela s’ajoute encore une foultitude de stations où il est tombé plus de 100 mm d’eau, ce qui est énorme pour un seul épisode pluvieux.

Nous ne revenons pas sur l’ensemble des dégâts, qui sont faramineux. Mais quand on conçoit qu’à Verviers, Theux, Pépinster, Vaux-sous-Chèvremont et Trooz, entre autres, l’eau est montée jusqu’au premier étage des maisons, voire plus haut encore, on devine l’ampleur de la catastrophe. La Vesdre, à un certain moment, s’est retrouvée à huit mètres au-dessus de son niveau habituel.

Les ponts, les voitures, les routes, les voies ferrées, tout a été emporté par la puissance du courant, puissance telle que plusieurs dizaines de maisons ont été détruites. Le bilan humain est dramatique, avec une centaine de personnes portées disparues juste après les inondations. De même, des centaines d’animaux ont été emportés par les eaux. Bref, les services de secours ont été complètement dépassés par l’ampleur de la catastrophe, et l’armée a été dès lors obligée d’intervenir.

En fin de compte, il s’agit de 38 personnes qui ont péri et près de 100.000 personnes qui ont été impactées, sans compter 45.000 à 50.000 habitations sinistrées, 11.000 véhicules détruits, 100 kilomètres carrés de zones inondées, 160.000 tonnes de déchets charriés par les eaux et 209 communes concernées.

À noter que cette catastrophe a largement dépassé les frontières de la Belgique, entraînant des conditions apocalyptiques également en Allemagne, plus précisément en Rhénanie du Nord-Westphalie et en Rhénanie-Palatinat. Là, le bilan humain est encore beaucoup plus lourd, avec plus de 180 victimes.